Recevoir une lettre anonyme n’est jamais agréable ; ainsi malgré tous les beaux
discours que Christian a entendus ces derniers jours, l’unanimité ne se fait pas autour de projet qu’il murit depuis des mois et qui voit enfin le jour. S’installer dans un village quand on vient
de la ville, c’est bien beau sur le papier. Dans la réalité, maintenant que la petite alimentation est ouverte, il va falloir s’intégrer et ce n’est donc pas gagné.
Sur la lettre, il est écrit : NE TE FAIS PAS D’ILLUSIONS, ON SAIT QUE TU ES ICI POUR LE POGNON. ALORS TES « AVEC GRAND PLAISIR, TU VEUX AIDER A LA VIE DU VILLAGE » TU SAIS OU TU
PEUX TE LES METTRE. TON INVITATION, METS LA OU ON PENSE, ON EST NOMBREUX A VOIR DECIDE QU’ON N’Y VIENDRA PAS.
Christian n’a pas montré la lettre à Fabienne, elle qui a laissé son travail, sa famille et ses amis à l’autre bout de la France, n’en mène pas large en ce moment.
En tout cas cette lettre annonce qu’ils ne sont pas passés inaperçus et qu’il va y avoir de l’ambiance…
Il essaie de mettre un peu d’humour mais le cœur n’y est pas.
Heureusement que la force et l’énergie ne lui manquent pas ; il se battra encore et encore et ils finiront par l’accepter. De toute façon, reculer n’est plus possible. Il y a les prêts, etc…
et puis changer de vie, c’est ce qu’il voulait. L’anonymat, la violence de la ville, le stress, toujours devoir faire plus, un patron sur le dos pour le pousser toujours et encore, il n’en
pouvait plus. Ils finiront par reconnaitre que c’est bien qu’il soit là.
En plus, il n’a pas tout dévoilé … mais il compte faire les livraisons à domicile pour les personnes âgées et elles sont nombreuses dans le village. Dés que l’ambiance se détendra, il leur
proposera.
Pendant qu’il pense et ressasse tout cela, il n’a pas chomé. Toute la livraison de ce matin est rangée dans les rayons, tout est prêt, propre, il se sent d’attaque pour tourner l’écriteau et
décréter le magasin ouvert. Il regarde sa montre : 6h56. Il remonte les stores des façades, tourne l’écriteau et ouvre la porte.

Au moment où il retourne vers sa caisse, il entend le bruit d’une voiture qui s’arrête juste devant. Une portière claque. Christian est un peu nerveux, ému aussi, son premier client ….Il se
retourne, un homme d’une quarantaine d’années, rentre, il a l’air pressé et ne lui jette aucun regard.
Bonjour monsieur,
B’jour.
L’homme se dirige droit vers les produits laitiers, prend une bouteille de lait, revient vers la caisse, pose la bouteille sur le tapis roulant, sans un mot.
Christian est un peu décontenancé, il ne voyait pas tout à fait sa première vente de la journée se dérouler ainsi.
Il passe la bouteille au code-barre, l’homme regarde le prix s’afficher sur l’écran de la caisse enregistreuse, fouille dans sa poche, en sort deux pièces qu’il pose sur le tapis roulant.
-Merci monsieur, bonne journée,
L’homme a pris sa monnaie et est déjà sorti, sans répondre un mot à Christian. Christian reste interdit. Il ne peut s’empêcher de repenser à cette lettre anonyme et se demande si quelqu’un dans
le village va finir par le regarder dans les yeux.
Christian réalise que l’aventure commence maintenant avec l’ouverture du magasin. Oui, ça a été une belle aventure que de le monter, de l’aménager, de conclure tous les contrats avec les
administrations, le bail avec la mairie etc… oui, il a du se battre pour tout mais rien n’est terminé maintenant, c’est le face à face avec les habitants, la minute de vérité, le moment où les
rêves et les espoirs deviennent des instants de réalité. La vie est toujours différente de ce que l’on a pu imaginée, même si tout a été préparé dans les moindres détails, analysé en envisageant
toutes les solutions possibles. Il va falloir faire front, d’abord, il y aura de l’hostilité, de la jalousie, de la suspicion sur ses réelles intentions, de l’indifférence. Christian est un peu
abasourdi par cette ambiance à laquelle il ne s’attendait pas. Mais tout compte fait, maintenant qu’il est dans le feu de l’action, autant commencer par cela, il arrivera à s’en sortir, ce n’est
qu’une étape, d’autres suivront et il gage qu’il y aura de bons moments. Le soleil s’est levé et vient éclairer le magasin, la lumière et la chaleur sont au rendez-vous,
Christian retrouve sa bonne humeur.
Carie
Tarot d'Oswald Wirth.
Derniers Commentaires